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Médecine légale, entomologie et datation des corps

Publié par Damien CHARABIDZE

“O vers ! noirs compagnons sans oreilles et sans yeux, Voyez venir à vous un mort libre et joyeux.”
Baudelaire, les Fleurs du Mal

Lors de la découverte d’un cadavre, deux questions principales se posent : à quand remonte le décès et quelle en est la cause. Traditionnellement, la médecine légale apporte une réponse à ces deux interrogations soit par un examen externe du corps, soit lors de son autopsie. Ces données, en complément des informations de l’enquête, permettent généralement de conclure quant aux causes du décès. Elles serviront par la suite de base au déclenchement d’une procédure d’investigation plus poussée, permettant ainsi de cibler les éventuels suspects et de vérifier leurs alibis.

De très nombreuses méthodes permettant de déduire le moment du décès grâce à l’étude des critères thanatologiques (morphologiques, physiques ou thermiques) ont été développées. Il est intéressant de connaître les bases de ces méthodes afin de mieux comprendre leurs avantages et leurs limites.


- Immédiatement après le décès, l’activité métabolique de l’organisme cesse et les processus de contrôle de l’homéostasie disparaissent. Un effet direct de ce dérèglement est la disparition du phénomène de régulation thermique, qui maintient normalement l’organisme à une température constante d’environ 37,2°C. La température corporelle va alors s’harmoniser progressivement avec celle de son environnement. Cet alignement n’étant pas immédiat, il est donc possible d’estimer le délai écoulé entre le décès et la découverte du corps en comparant la température du corps à celle de son environnement. Parmi les principaux avantages de cette méthode, il faut noter sa rapidité et sa simplicité d’utilisation, qui permettent aux médecins légistes de réaliser une estimation de l’heure du décès directement sur le site de découverte du corps. Bien que de nombreux modèles plus ou moins sophistiqués existent, la méthodologie développée par Henssge reste la plus couramment utilisée (Henssge 1988, 1992). Cependant, l’utilisation de cette méthode thermométrique exige une condition majeure : la température extérieure doit être constante durant toute la durée de refroidissement du corps. De plus, elle n’est applicable que pendant les trois premiers jours consécutifs au décès  : passé ce délai, la température interne et celle de l’environnement deviennent identiques et la thermométrie est alors inutilisable.

Evolution de la température rectale d’un corps placé à température constante (<37°C). La première phase représente la période de plateau thermique consécutive au décès, la dernière l’harmonisation de la température du corps avec la température extérieure. La décroissance thermique est linéaire entre ces deux zones (d’après Henssge & Madea 2004).

- La rigidité cadavérique ou rigor mortis est également un élément important de la datation. Ce phénomène, lié à la dégradation tissulaire, se traduit par une contraction de l’ensemble des muscles squelettiques et donc une rigidité du corps et des membres. Elle apparaît quelques heures après le décès (selon la température de l’environnement) et se maintient durant approximativement soixante-douze heures, avec un maximum d’intensité au bout d’environ huit heures. La disparition de la rigidité marque le début de la phase de putréfaction. L’intensité du phénomène étant dépendante de la température ambiante, de l’individu, des circonstances de la mort, etc., cette méthode reste avant tout qualitative. Elle permet cependant de mettre en évidence des modifications post mortem de la position du cadavre et de reconstituer la chronologie des évènements avec une bonne fiabilité.

- Les lividités cadavériques (livor mortis) sont quant à elles dues à l’arrêt de la circulation sanguine et à la migration des fluides corporels par gravité. Elles apparaissent quelques heures après le décès et s’amplifient avec le temps. De plus, ces marques sont absentes des zones de plus forte pression, où le sang s’accumule. Ces zones colorées sont dans un premier temps « effaçables » puis deviennent fixes douze heures après le décès, lorsque le sang imbibe les tissus. Elles permettent donc de déterminer la position initiale du cadavre et l’existence d’éventuels déplacements post mortem. Là encore, il s’agit plus d’un indicateur que d’une réelle méthode de datation de l’heure du décès.


Ces méthodes présentent une bonne fiabilité tant qu’elles sont appliquées dans le cas d’un IPM court et d’un corps soumis à des températures relativement constantes. Utilisées conjointement et en conditions optimales, elles permettent une datation du décès à quelques heures près. En revanche, passés quelques jours après la mort, elles deviennent inefficaces ou très imprécises.

Les méthodes mises en œuvre par la médecine légale sont donc limitées à une courte période consécutive au décès. Suite à une étude à grande échelle sur la décomposition des corps et les méthodes de datation , Marchenko conclut (Marchenko 1988) :

« Il est inadmissible de tirer des conclusions quant à l’heure du décès sur la base du degré de décomposition des tissus ou de l’état de squelettisation du corps. L’étude entomologique est la base permettant de résoudre les problèmes suivants : 1. déterminer à quelle saison un corps est arrivé sur le site où il a été découvert ; 2. identifier le moment de la mort (…) ; 3. établir le fait qu’un cadavre a été déplacé ; 4. identifier la localisation initiale d’un cadavre. ».

Ces quelques lignes, permettent de définir les principaux apports et limites de l’entomologie médico-légale. En premier lieu, notons que l’utilisation des insectes pour dater le décès ne devient pertinente que lorsque les techniques de datation décrites précédemment se révèlent inefficaces, c’est-à-dire environ trois jours après le décès. Passé ce délai initial de soixante-douze heures, lorsque la température interne du corps s’est alignée sur la température extérieure et que les constantes physico-chimiques sont trop altérées, l’étude des insectes présents sur le cadavre devient la seule solution fiable permettant d’estimer l’heure du décès (Kashyap & Pillay 1989).

Il est cependant important de garder à l’esprit que l’arrivée des insectes ne coïncide pas nécessairement avec le moment du décès, et qu’un certain délai peut exister entre le moment de la mort et la colonisation du cadavre par l’entomofaune nécrophage. En d’autres termes, l’expertise entomologique détermine l’âge des insectes présents sur le corps et non « l’âge » du cadavre lui-même. La datation entomologique réalisée est donc toujours un IPM minimum, c’est-à-dire une date à laquelle la victime était déjà morte, et non la date de la mort.



N.B : Généralement, les larves de diptères nécrophages utilisées pour la datation ne se développent que sur des tissus morts, et donc après le décès. Dans certains cas cependant, notamment en présence de plaies cutanées importantes et chez des personnes ayant de très mauvaises conditions d’hygiène, il est possible pour certaines espèces de se développer sur un organisme vivant : on parle alors de myiases. Ces cas restent cependant relativement rares chez l’humain, et comportent un certain nombre d’indices caractéristiques permettant de détecter la présence ante-mortem d’insectes sur le corps. La présence de myiases est de plus un indicateur de mauvaise hygiène pouvant être utilisé dans le cadre d’enquêtes. Elle permet notamment d’établir la négligence envers des personnes dépendantes (enfants ou personnes âgées) et éventuellement de dater l’apparition des plaies ou des sévices (Benecke & Lessig 2001, Benecke 2004).

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